annaba-theatre.jpg« Les douleurs et les haines cesseront, ceux qui ne les oublient pas mourront aussi, et tout passe. Sauf quelques oeuvres – terre commune et partagée, patrimoine sans frontières », Germaine Tillion.

Depuis quatre ou cinq ans les Centres Culturels Français sont ré-ouverts en Algérie. Dans ce cadre, Fred Duval et moi-même avons été invités par les CCF d’Annaba et de Constantine pour réaliser un stage autour de Tartuffe de Molière, Fred invité en tant que scénariste de bande dessinée, autour de l’écriture, quant à moi en tant que comédienne, autour du dire de l’alexandrin.

Nous avons proposé 5 jours de travail (avec une présentation publique à l’issue du stage) : lecture du découpage de BD, adaptation d’un texte déjà écrit à partir de textes personnels ou suggérés par Fred, lecture intégrale de la pièce et éclairage particulier sur les deux premiers actes, correspondant à l’édition de la BD, dire de l’alexandrin selon la méthode de F. Regnault.

Une grande foi nous animait : retrouver la force des mots pour toucher au cœur chacun d’entre nous, stagiaires, public, artistes, personnels du Centre Culturel Français.

A Annaba, le CCF est spécialisé dans la Bande dessinée entre autre. Les adhérents stagiaires suivent depuis plusieurs années des cours de théâtre avec M. Djamel Marir, metteur en scène d’état et aussi employé du CCF en tant que directeur des actions culturelles. Ils ont entre 20 et 25 ans, leur niveau est bon.

En cinq jours, nous avons travaillé en chœur cinq scènes dont une apprise par cœur. Quelques stagiaires étaient musiciens (compositeur, interprète), nous avons donc clos la représentation par une de leurs chansons en arabe dialectal racontant le dépit amoureux entre l’Algérie et sa jeunesse. Nous avons glissé, grâce à leur complicité, des traductions arabes sur des passages choisis.

A Constantine, le CCF est spécialisé dans le multimédia et les conférences. Il organisait pour la première fois un stage théâtre et écriture de BD. Tous les stagiaires étaient novices et étudiants, sauf trois femmes (professeurs, employé du CCF). Nous avons travaillé trois scènes. Trois stagiaires d’Annaba nous ont rejoints de leur propre initiative et nous ont prêté main forte pour aiguiller leurs collègues constantinois. Cette rencontre semblait exceptionnelle pour tous. En effet, en Algérie le pouvoir n’est pas centralisé même si le régime semble tout gérer, mais la force des villes demeure, source de rivalités. Constantine la conservatrice garde ses distances avec Annaba la petite suisse algérienne. Nous avons, grâce à Tartuffe, uni le temps d’une rencontre ces jeunes gens.

Nous sommes revenus émerveillés, énergisés, épuisés, enthousiastes, avec une envie farouche de continuer… Nous avons rencontré des êtres extrêmement jeunes, plein d’envies, travailleurs, acharnés jusqu’au désespoir, s’exprimant dans un français remarquable. Nous avons trouvé en chacun intérêt et respect pour notre présence et notre travail. Il n’a pas toujours été évident pour nous de décoder toutes les situations, à cause de la présence policière, de la différence culturelle, mais l’immersion dans ce pays par la création artistique nous a permis de comprendre assez vite les tensions et de trouver les moyens de les désamorcer.

Il serait douloureux d’en rester là. D’autant que, malgré une solide formation classique et une ouverture aux multi médias, il nous a semblé que les stagiaires restaient démunis et réclamaient de nous un apport neuf de savoirs et de pratiques artistiques actuelles. Ils nous ont offert en échange une énergie, une fraicheur qui nous manquent ici parfois cruellement. Il serait donc préjudiciable pour tous que l’expérience s’arrête là…

La compagnie La Dissidente aimerait poursuivre le voyage.

Marie-Hélène Garnier